Le prix de l'innovation pour l'Afrique (finalistes)

L’Afrique et l’innovation (3)

Le
prix de l’innovation pour l’Afrique a choisi ses 10 finalistes le 24 avril (http://innovationprizeforafrica.org/)
Le gagnant sera annoncé le 7 mai à Cape Town et recevra 100 000 USD. Belle
et louable initiative pour stimuler la créativité et développer l’esprit d’entreprise,
même si elle reste un peu confidentielle. Pourquoi n’y a-t-il plus de
communication pour mieux faire connaître une telle opération, d’autant plus qu’elle
est organisée par la Fondation Africaine et surtout la Commission Economique pour l’Afrique, organisme des Nations Unies ? Pourquoi rester aussi timoré lorsqu’il
s’agit de faire savoir des choses sérieuses et essentielles ? Bien d’autres
événements bien moins importants font l’objet d’une large publicité à travers
les ondes africaines. Allez comprendre !

Un
des finalistes m’a quand même interpelé : il s’agit de l’inventeur sénégalais
Sanoussi Diakité et sa décortiqueuse de fonio (céréale connue en Afrique de l’Ouest).
Avec son invention qui date de 1993,
Sanoussi Diakité a déjà gagné plusieurs prix au Sénégal, en Afrique et dans le
monde. Mais alors, un certain nombre de questions me viennent à l’esprit :

–     
Que vient-il chercher dans cette
compétition ?

–     
Comment cela se fait-il qu’une telle
invention n’ait pas encore pu passer à la phase industrielle 20 ans après? Y a-t-il des doutes sur
son utilité ou sur la taille de son marché adressable ? Peut-il s’agir d’un
problème de financement, si l’on sait que les ressources recherchées sont
estimées à 520.000 € ?

J’espère
que des lecteurs avertis pourront nous éclairer, car je n’arrive pas à
comprendre qu’un inventeur reste sur les starting blocks pendant autant d’années.

Sans
connaître les raisons de cette situation, je puis néanmoins affirmer que, dans
tous les cas, le passage de l’innovation nécessite au moins une qualité essentielle
qu’est la capacité d’exécution. « Elle consiste à savoir traduire ses
décisions en actes, les mettre en œuvre en dépit des résistances, du chaos ou
des obstacles imprévus. Celui qui possède cette qualité sait que gagner est
affaire de résultats. 
» 1
  

Merci et à
bientôt

1  Jack Welch « Mes
conseils pour réussir »

FASO SOAP, vainqueur du Global Social Venture Capital

L’Afrique et l’innovation (2)

Dans
mon post du 7 avril, j’avais promis de partager avec quelques exemples
d’innovations réalisées en Afrique.

Savez-vous
que la finale mondiale de la Global Social Venture Capital (http://www.gsvc-essec.org/)
a été remportée par deux jeunes Burkinabés, étudiants à 2iE : premier prix
du jury et prix du coup de cœur du public. Qu’est-ce le GSVC ? C’est l’unique compétition internationale de
Business Plans Sociaux,
dédiée aux étudiants et jeunes diplômés, créateurs
d’entreprises à fort impact social et/ou environnemental. 
Qu’ont proposé Moctar et Gérard, les deux jeunes étudiants ? Ils ont créé FASO SOAP : c’est un savon anti-moustique
accessible à tous,  produit à partir de ressources 100% locales permettant
de protéger ses utilisateurs du paludisme (http://vimeo.com/63409639). Quelle pertinence ! Quelle
réponse adéquate à un besoin essentiel de nos populations ! Voilà une
belle illustration de l’Afrique qui innove et qui avance. Dans bien d’autres
domaines, des africains, jeunes et moins jeunes, adoptent une posture ambitieuse
et se mettent en situation de franchir une « Nouvelle Frontière ».

Il y a
deux semaines, j’étais à Dakar dans le cadre de mes activités professionnelles
et ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup de porteurs de projets dans le
domaine des TIC, en particulier dans celui des services à valeur ajoutée
accessible via le téléphone mobile. J’ai été non pas surpris, mais très
positivement impressionné par la qualité et le caractère potentiellement
innovant des projets qui nous (mon équipe et moi) ont été présentés. Pour
résumer ma pensée et qualifier ces projets de façon simple, j’emprunterai les
mots du Président Senghor : enracinement et ouverture. Enracinement aux
besoins du terrain et à la culture locale, ouverture vers les technologies les
plus avancées.

Des
échos qui me viennent des différentes parties de l’Afrique, les initiatives
privées dans les TIC foisonnent, de bons projets qui ne demandent qu’à être
accompagnés émergent. Mais, malheureusement, les états, dans leur grande
majorité, malgré leurs déclarations d’intention et leurs professions de foi sur
le caractère stratégique des TIC, peinent à apporter le soutien minimal
nécessaire à la concrétisation de ces projets, à leur transformation en
véritables innovations qui améliorent la vie des africains.

Je
voudrais avant de finir revenir à mes exemples et en détailler deux :

1)         
Le logiciel de
gestion des banques de l’habitat : conçu par Moustapha Sarr (Directeur
Général de Crésus Afrique et ancien Directeur Moyens Informatiques et Méthode
de la BH Sénégal) et développé dans les années 1980 par son équipe informatique
aidée de consultants externes, il avait été choisi par les banques de l’habitat
du Mali, de la Côte d’Ivoire et du Congo. Il faisait alors référence dans son
domaine grâce à sa flexibilité et son adaptabilité aux besoins liés au
financement de l’habitat dans les pays concernés.

2)         
   Sonatel
est née en 1985 d’une innovation voulue par l’état du Sénégal dans
l’organisation institutionnelle du secteur des postes et télécommunications. A
l’époque où l’état prenait cette décision de séparer la poste des
télécommunications et de regrouper l’activité des télécommunications
–nationales et internationales- dans une seule société nationale autonome,
rares étaient les pays européens ou africains où une telle mesure était
envisagée. Ensuite, la réussite s’est bâti, grâce à un leadership éclairé et à
visage humain, sur une série d’innovations :

a.          
Bonne
gouvernance à l’époque où ce terme était quasi inconnu et pas du tout galvaudé
comme aujourd’hui. Les maîtres mots ont été dès le début, en particulier à
partir de 1988 : exemplarité, probité morale et intellectuelle, tolérance
zéro à l’égard des voleurs et des fraudeurs ;

b.         
Investissements
massifs dans des technologies avancées et volonté d’une large couverture du
pays : réseau de communication de données X25 pour les entreprises en 1988,
vaste programme de téléphonie rurale – déjà en 1990, le slogan était
« mettre chaque sénégalais à moins d’une heure de marche d’un téléphone
qui fonctionne avant 2005 »-, vaste programme d’automatisation et de
numérisation du réseau dans toutes les régions du pays à partir de 1987-1988,
introduction de la Fibre Optique en 1990-1991, création du 1er ISP
sénégalais en 1991, participation à plusieurs projets de câbles sous-marins par
fibre optique (3 autoroutes différentes pour sortir du Sénégal aujourd’hui),
réseau IP pour les entreprises, mobile GSM en 1996, ADSL en 2003, mobile 3G en
2008, etc.

c.          
La
privatisation de l’entreprise en 1997 avec la décision clairvoyante prise par
l’état de privatiser avant de libéraliser, se détourant des conseils de
« ceux qui détiennent la vérité et se sont toujours trompés » et
donnant la chance au Sénégal d’avoir un opérateur historique fort. Il n’y a
quasiment pas de pays avec un réseau de télécommunications développé sans
opérateur historique fort.

d.         
L’introduction en
1998 de l’entreprise à la Bourse Régionale d’Abidjan qui a permis de créer un
actionnariat populaire au Sénégal et dans la plupart des pays d’Afrique de
l’Ouest. Sonate, seule entreprise sénégalaise présente à la Bourse d’Abidjan,
représente encore de l’ordre de 40% de la capitalisation

e.          
Croissance
externe par l’acquisition de licences d’opérateurs dans la sous-région
ouest-africaine.

f.           
Fondation
Sonatel : 1ère fondation d’entreprise au Sénégal créée en 2002,
elle œuvre dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la culture et a
des réalisations emblématiques comme l’IRM installé en 2009 dans un CHU de
Dakar, la prise en charge médicale gratuite de personnes âgées, l’organisation
du 1er téléthon pour la lutte contre le paludisme en 2003, le
programme de scolarisation des jeunes.

g.         
La politique sociale,
avec en particulier l’actionnariat salarié et une politique d’habitat ambitieuse
et adaptée au contexte local « un sonatélien, une maison avant la retraite ».

h.          
Un syndicalisme
clairvoyant et patriote qui s’est mobilisé à chaque fois que les intérêts de l’entreprise
et du pays ont été menacés : un slogan évocateur, le patriotisme d’entreprise ».

Sonatel
n’a pas manqué de faire des émules dans le monde des entreprises aussi au
Sénégal qu’en Afrique et même largement au-delà ;

Je
pourrai encore citer d’autres exemples d’innovations ou d’innovateurs tels que

–       
Mo Ibrahim,
fondateur de Celtel, qui a été le premier à croire au succès du mobile en
Afrique,

–       
mPedigree,
solution développée par un Ghanéen utilisant le mobile pour lutter contre les
médicaments contrefaits,

–       
le succès
phénoménal du mobile money au Kenya avec m-Pesa

–       
CARDIOGLOB :
c’est donc un projet développé par le Camerounais Marc Arthur Zhang. Son but
est de réduire le taux de mortalité due aux maladies cardiovasculaires en
palliant le manque de cardiologues dans les pays pauvres grâce à la mise en
œuvre de méthodes innovantes permettant d’effectuer les examens cardiaques et
l’interprétation à distance. Il utilise une transmission des données
biomédicales via le réseau  téléphonique mobile.

Je sais
que bien d’autres exemples, qui me sont inconnus, existent dans bien d’autres domaines
tels que l’agriculture, l’entrepreneuriat social, la production d’énergie, l’utilisation
des matériaux locaux dans la construction, etc. Les rares domaines où je n’ai
trouvé presque aucune trace de démarche vraiment innovante restent ceux
relatifs à nos institutions politiques et à nos politiques de développement.

Pour
enrichir le débat, je vous invite à partager avec nous toute démarche
susceptible d’apporter une innovation dans quelque domaine que ce soit.

Merci et
à bientôt ; le sommeil me gagne.

L’Afrique et l’innovation

L’Afrique et l’innovation

C’est
presque un truisme de dire que l’Afrique est globalement en retard en matière
d’innovation.

L’Afrique
reste encore non seulement consommatrice de technologies et de produits
manufacturés, mais aussi de produits et services culturels importés et surtout
de modèles importés dans tous les domaines.

Modèles
de développement importés, parfois imposés ! Nous avons tous vécu sinon
entendu parler des programmes d’ajustement structurels appliqués dans les
années 80 dans la plupart des pays d’Afrique sous la houlette du FMI et la BM.
Je ne suis ni économiste, ni spécialiste en politique de développement, mais je
crois savoir que ces programmes, qui ont entraîné des réductions drastiques
dans les budgets destinés aux actions sociales, à la santé et l’éducation, n’ont
pas été de grands succès ; même les institutions qui les avaient initiés
le reconnaissent aujourd’hui. Mais la question qui me taraude l’esprit et je
partage avec vous est la suivante : comment a-t-on pu imaginer qu’un peuple
mal nourri, mal soigné et mal éduqué puisse se développer, voire aller le
moindre progrès ?

Aujourd’hui,
la mode est aux Stratégies de Réduction de la Pauvreté initiées par les mêmes
institutions ; la plupart des pays africains à faible revenu ont élaboré
ou sont en train d’élaborer leur DRSP (Document de Stratégie de Réduction de la
Pauvreté), condition pour accéder aux financements nécessaires à la réalisation
des OMD (Objectifs du Millénaire). Tout cela est positif et montre que l’on a
tiré des enseignements des dégâts causés par les programmes d’ajustement
structurel ; mais je vais vous surprendre en vous disant que j’ai
quasiment un haut le cœur à chaque fois j’entends nos spécialistes des
politiques de développement gloser sur le DRSP. J’ai eu l’occasion de visiter
plusieurs pays africains ces six dernières années et ai fait le constat suivant
en tant que simple observateur : les discours sur le DRSP se ressemblent
beaucoup et me semblent être une leçon bien apprise que l’on répète partout. Je
n’ai pas la prétention de connaître le contenu et la substance des DRSP des
pays j’ai visités, où j’ai vécu, mais j’ai
l’impression
d’être dans le modèle classique des deux institutions que j’ai
citées plus haut : le « one size fits all », la pensée
« prêt-à-porter » ou le prêt-à-penser. J’espère me tromper.

En
réalité, ce qui me choque le plus dans les DSRP, c’est le manque d’ambition, de
perspective et d’audace qu’inspire cette appellation.
Dans mon esprit, lorsque l’on parle de stratégie, les buts et les aspirations
doivent être élevés : la sortie de la pauvreté n’est pas une stratégie
qu’on porte comme un étendard, ce doit être simplement une composante d’une
stratégie de développement global. Nous –nos dirigeants surtout- devons  apprendre à nous méfier, voire nous passer des
spécialistes qui détiennent la vérité mais qui se sont toujours trompés.
Trompés de diagnostic, et forcément de remède !

Modèles
institutionnels également importés et probablement mal adaptés ! Même si
l’on s’accorde avec Winston Churchill pour dire que “La démocratie est la pire forme de gouvernement à l’exception de
toutes les autres que l’on a essayées de temps à autre.”
,
il me paraît difficilement concevable qu’un pays puisse avoir durablement des
institutions démocratiques dont il est incapable de financer le fonctionnement.
Tendre la main tous les 5, 6 ou 7 ans à la communauté internationale pour
financer ses élections présidentielles ou législatives n’est pas viable. Quel
beau thème d’innovation pour nos politologues, nos spécialistes en droit
constitutionnels et autres théoriciens de la politique !

Revenons
à l’innovation. Dans le classement 2012 de l’Organisation Mondiale de la
Propriété Intellectuelle (WIPO Global Innovation Index ; http://www.globalinnovationindex.org/gii/index.html
) qui compte 141 pays, seul un pays d’Afrique figure dans les 50 premiers (Ile
Maurice), 8 autres dans les 50 suivants (Afrique du Sud 54, Tunisie 59, Namibie
73, Botswana 85, Maroc 88, Ghana 92, Kenya 96, Sénégal 97) ; quinze pays
sur les vingt derniers sont africains. Cela confirme que l’Afrique est
globalement en retard en matière d’innovation, alors que sa situation de
continent le plus pauvre, le moins développé du monde nécessite qu’elle se
projette à la pointe dans ce domaine. Comment peut-on rattraper les autres et
les dépasser si on n’est pas capable d’aller plus vite en matière
d’innovation ? Lorsqu’on étudie de plus près ce classement, on se rend
compte que l’Afrique reste encore globalement – certains pays arrivent à se
distinguer positivement- à la traîne sur des critères comme l’environnement
politique, la qualité de la régulation et surtout le savoir et la technologie,
la capacité créative et les infrastructures (communications, transports,
énergie).

Il ne s’agit de dire que l’Afrique est en panne d’innovations et d’innovateurs. Non, l’Afrique
regorge d’innovations et d’innovateurs dans beaucoup de domaines ; les
exemples sont nombreux et je reviendrai
là-dessus dans une prochaine publication.

Mais la réalité
est que les innovations réalisées en Afrique sont généralement à faible impact
systémique : il s’agit souvent d’innovations incrémentales de survie (la
débrouillardise ingénieuse), d’initiatives souvent inorganisées, parfois
d’innovations de rupture liées à la volonté et l’ingéniosité d’individus,
entrepreneurs au sens schumpetérien. Très clairement en Afrique, nos états ne donnent
pas l’impression d’être très conscients du rôle de l’innovation et de la
nécessité d’en faire un acte majeur de nos politiques de développement. C’est
cela qu’il faut changer pour espérer atteindre la masse critique d’innovations
et d’innovateurs indispensables au véritable développement de l’Afrique.

Merci et à
bientôt